Dans les débats contemporains sur le climat, de nombreuses affirmations se répètent inlassablement. Présentées comme évidentes, responsables ou pragmatiques, elles façonnent pourtant une vision biaisée des enjeux réels. loin des discours ouvertement négationnistes, ces idées reçues circulent souvent dans des milieux se revendiquant écologistes ou durables. Elles constituent autant de fausses pistes qui détournent l’attention des transformations profondes nécessaires.
Dans un texte publié fin décembre 2025, le sociologue et philosophe Michael Löwy démonte onze de ces lieux communs largement répandus.
1. « Il faut sauver la planète »
Cette formule omniprésente repose sur un contresens. La planète Terre n’est pas menacée. Elle continuera d’exister indépendamment du climat. Ce qui est en danger, ce sont les conditions de vie qui permettent l’existence des sociétés humaines et de nombreuses espèces vivantes.
Parler de planète abstraite éloigne le problème de la vie quotidienne. Il devient plus difficile pour les individus de se sentir concernés, puisqu’il ne s’agit plus de leur avenir, de celui de leurs enfants ou de leur santé.
2. « Faites un geste pour sauver la planète »
Cette injonction contient une part de vérité mais masque l’essentiel. Les gestes individuels ne suffisent pas. Ils donnent l’illusion qu’une accumulation de petits efforts permettrait d’éviter la catastrophe, tout en évitant toute remise en cause structurelle du système de production et de consommation fondé sur la recherche du profit.
3. « L’ours polaire est en danger »
L’image de l’ours polaire sur la banquise est devenue un symbole. Elle suscite de l’émotion mais dépolitise le problème. La fonte des glaces menace directement des centaines de millions de personnes vivant dans les zones côtières.
Quelques mètres d’élévation du niveau de la mer suffiraient à submerger des villes comme Venise, Londres, New York ou Shanghai. Se focaliser sur une espèce emblématique invisibilise les conséquences humaines majeures.
4. « Le changement climatique concerne surtout les pays du Sud »
Il est exact que les pays les plus pauvres sont les plus exposés, tout en étant les moins responsables des émissions. Mais les pays du Nord sont déjà touchés. Incendies géants, vagues de chaleur meurtrières, inondations et sécheresses frappent également l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Australie.
Faire croire que le danger est lointain réduit la mobilisation dans les sociétés industrialisées.
5. « En 2100, la température pourrait augmenter de 3,5 degrés »
Cette projection pose deux problèmes majeurs.
Sur le plan scientifique, le climat n’évolue pas de manière linéaire. Il peut connaître des accélérations brutales liées à des effets de rétroaction encore mal maîtrisés.
Sur le plan politique, l’horizon 2100 déresponsabilise. Il semble trop éloigné pour susciter un engagement massif aujourd’hui.
6. « La neutralité carbone sera atteinte en 2050 »
Cette promesse est qualifiée de mystification. Elle reporte l’action à plus tard et repose largement sur des mécanismes de compensation carbone. Planter des arbres pour compenser des émissions actuelles permet surtout de maintenir le statu quo.
La neutralité carbone ne garantit en rien une baisse réelle et rapide des émissions.
7. « Les banques et multinationales financent la transition écologique »
Les investissements dans les énergies renouvelables existent mais restent marginaux par rapport aux financements massifs accordés aux énergies fossiles. Ce discours relève souvent du greenwashing, masquant une dépendance persistante au pétrole, au gaz et au charbon.
Dès qu’une crise énergétique survient, les engagements climatiques passent au second plan.
8. « La capture du carbone évitera la catastrophe »
La promesse d’une solution technologique miracle est séduisante. Mais à ce jour, ces technologies ne sont ni matures ni efficaces à l’échelle nécessaire. Miser sur elles permet surtout d’éviter de transformer les modes de production actuels.
9. « La voiture électrique va résoudre le problème »
La voiture électrique réduit certaines pollutions locales mais ne règle pas la question climatique. Sa production dépend de ressources minières limitées et son usage repose sur une électricité souvent issue d’énergies fossiles.
Elle entretient l’idée qu’il est possible de continuer comme avant, sans réduire la place de la voiture individuelle.
10. « Le marché peut résoudre la crise climatique »
Taxes carbone, marchés de quotas et hausse des prix ont montré leur inefficacité. Ces mécanismes sont souvent antisociaux et incapables de remettre en cause le pouvoir des industries fossiles.
L’échec des marchés du carbone issus des accords de Kyoto en est une illustration frappante.
11. « Le changement climatique est inévitable, il faut seulement s’adapter »
Ce discours fataliste justifie l’inaction. Or, les scientifiques du GIEC rappellent qu’il est encore possible de limiter le réchauffement à 1,5 degré si des réductions massives d’émissions sont engagées immédiatement.
S’adapter devient illusoire lorsque le réchauffement devient incontrôlable. Personne ne s’adapte durablement à des températures de 50 degrés.
Une conclusion radicale
Ces onze idées reçues conduisent toutes à la même impasse. Sans transformation profonde du système économique, les discours verts resteront des écrans de fumée. Pour Michael Löwy, éviter le pire implique de changer radicalement les modes de production et de consommation. C’est dans cette perspective qu’il inscrit sa réflexion sur l’écosocialisme, qu’il présente comme une alternative à un modèle désormais incompatible avec la survie des sociétés humaines.

